C'est la
revue La Plume qui, la première, révèle le "scoop" : "Nous
avons le triste devoir d'annoncer au monde littéraire la mort
d'Arthur Rimbaud. Il a été enterré ces jours derniers à
Charleville.
Son corps a
été ramené de Marseille. Sa mère et sa soeur suivaient SEULES le
convoi funèbre.
Au prochain
numéro, détails complets." Ce mardi 1er décembre 1891, la
disparition de l'auteur du Bateau ivre n'occupe encore que
trois maigres lignes dans la presse. Pourtant, cet enterrement
intime d'un poète, qui n'a pas vendu le moindre exemplaire de son
vivant, marque moins la fin d'une destinée que la naissance d'une
légende.
Dans les
jours, les mois et les années qui vont suivre, une nuée de poètes,
faussaires, parents, anciens compagnons de beuverie, explorateurs
abyssins, sans même parler d'un célèbre amant, vont dessiner les
contours du Rimbaud que nous connaissons aujourd'hui. C'est cette
métamorphose que dévoile l'incroyable recueil intitulé Sur
Arthur Rimbaud. Correspondance posthume 1891-1900, qui sort
aujourd'hui.
Après un
premier volume de Correspondance "anthume" du poète, paru
en 2007, les éditions Fayard et le grand rimbaldien Jean-Jacques
Lefrère se sont en effet lancés dans une entreprise folle et,
semble-t-il, sans équivalent dans la littérature mondiale : publier
l'intégralité des lettres échangées par des proches, des hommes de
lettres et des témoins, à propos d'un poète, Rimbaud, à compter du
jour de sa mort.
Le résultat,
une somme de 1 200 pages, parfois anecdotique, souvent émouvante,
toujours instructive, est fascinant.
Chose rare,
on y voit une postérité se construire sous nos yeux. Le "casting"
de ce premier volume de Correspondance posthume
(1891-1900) - au moins deux autres devraient nous mener
jusqu'aux années 1930 - est éblouissant : Verlaine, bien sûr, mais
aussi Maurras et Jaurès, Mallarmé et Gide, Claudel et
Valéry...

"Il
régnait sur une peuplade de nègres"

Pourtant, au
milieu de toutes ces sommités des lettres parisiennes, la vraie
"révélation" de ce volume est une jeune Ardennaise inconnue :
Isabelle Rimbaud, soeur cadette d'Arthur.
Cette
provinciale dévote, sanglée dans de rigides robes corsetées, a
assisté à l'horrible agonie de son frère, à Marseille. Elle en a
définitivement gardé l'image d'un "saint", qui se serait tourné
vers Dieu avant de s'éteindre.
Première
légende, qui a toujours laissé les anciens amis de Rimbaud
perplexes.
Qu'importe,
l'inflexible Isabelle va vouer son existence à la propager.
Entreprise titanesque, car, avec l'annonce publique de la
disparition du poète de Voyelles, ressurgissent nombre de
rumeurs sur ses frasques : il aurait été communard, avait la sale
habitude de saccager les appartements de ses amis artistes
parisiens, avait le vin mauvais, aurait brisé le ménage Verlaine,
"régnait sur une peuplade de Nègres" en Afrique et, même, se
livrait au trafic d'esclaves ! Sans parler de Remy de Gourmont, qui
compare la beauté du style rimbaldien à celle d'"un crapaud
congrûment pustuleux"...

La
gardienne du temple ne laisse rien
passer.

"En fait de
biographie, je n'admets qu'un thème : c'est le mien ; je réfute
tous les autres comme mensongers et offensants", décrète-t-elle le
3 janvier 1892. La voilà donc, à coups de missives admirablement
composées (c'est de famille...), qui fait saisir
Reliquaire, une édition pirate des poèmes de son frère,
parue - incroyable hasard... - le jour même de sa mort, obligeant
l'indélicat éditeur à prendre la fuite à l'étranger ; fait dire des
messes pour le repos de l'âme d'Arthur en la chapelle des capucins
de Harar ; tente de récupérer quelques bénéfices sur une cargaison
de "batteries de cuisine" (!) que Rimbaud vendait dans le désert,
avant d'apprendre qu'elle fut abandonnée à la rouille et aux
rats...
Tant de
dévotion ne pouvait qu'être récompensée par un
"miracle".
Un homme de
lettres et fervent rimbaldien, au pseudonyme ridicule - Paterne
Berrichon - va s'éprendre d'Isabelle, au terme d'un échange
épistolaire. Petit détail : il ne l'a jamais vue ! "Le physique de
Mademoiselle Isabelle est nécessairement beau", balaie-t-il (à
tort, il faut bien le dire...) dans sa demande en mariage à la très
raide Vitalie Rimbaud, la "Mother", comme la surnommait le poète,
qui n'avait eu de cesse de s'en éloigner par ses fugues à
répétition.
Et voilà
Vitalie, inquiète de l'irruption de cet écrivaillon pacifiste au
casier judiciaire fourni, s'enquérant de la moralité de l'impétrant
auprès de Mallarmé ! Le prince des poètes la rassure sur la
"droiture" de l'homme. Le mariage est célébré en 1897. Berrichon
sera désormais le "beau-frère posthume". Rimbaud, plus fort que
Meetic...

Un
explorateur tout autant qu'un écrivain

Dès lors, le
couple Berrichon va se livrer à ce que Jean-Jacques Lefrère appelle
ses "berrichonneries". On caviarde les lettres d'Arthur, on laisse
entendre que l'honnête commerçant Rimbaud jouait un rôle
diplomatique de première grandeur dans la corne de l'Afrique, entre
le Négus, les Italiens et les Anglais, qu'il ruisselait de charité
à l'endroit des indigènes, etc. Bref, un croisement entre Lawrence
d'Arabie et le père de Foucauld.
La réalité
était tout autre.
L'un des
mérites de cette Correspondance posthume est de faire
remonter une à une à la surface les lettres poignantes du poète
perdu à Aden.

On y
découvre un Rimbaud
Aux "cheveux blancs"

Bien éloigné
de l'icône romantique qui figure sur les tee-shirts des adolescents
d'aujourd'hui : "Ce sera peut-être alors le moment de ramasser les
quelques milliers de francs que j'aurai pu épargner par ici et
d'aller épouser au pays, où l'on me regardera seulement comme un
vieux et où il n'y aura plus que des veuves pour m'accepter !"
gémit-il d'Aden, en 1884.
Le plus
stupéfiant, peut-être, vu de 2010, est de découvrir qu'à sa mort
Arthur Rimbaud est considéré tout autant comme un "explorateur" que
comme un écrivain.
"Plus connu
comme poète décadent que comme voyageur", semble presque s'étonner
la Société de géographie, dans un hommage rendu quelques jours
après sa mort.
Mais un
aventurier qui ne tenait pas en place : "J'aurais plutôt songé à
fixer une étoile filante", témoigne, en une formule magnifique, son
ancien patron à Aden, Alfred Bardey. Et ce sont ces deux facettes
du personnage - le "poète" et le "colonisateur" (sic) -
que veut honorer une statue érigée, en 1901, face à la gare de
Charleville-Mézières, en l'honneur de Rimbaud.
On suit ici
pas à pas les aléas de la souscription - que de difficultés pour
réunir ces pauvres 1 500 francs ! - et la conception de la
sculpture - le nez ne devrait-il pas être plus rond ? Plus grand ?
etc. - due à l'inévitable Berrichon...
Autre sujet
d'étonnement : contrairement à l'idée reçue, voulant qu'il faudrait
attendre les surréalistes pour que l'auteur des
Illuminations accède enfin au statut de génie poétique, on
découvre qu'une légion d'écrivains éclairés le vénère déjà au
lendemain de sa mort. Etrangement, le premier à lui consacrer un
long article s'appelle... Charles Maurras !
Six semaines
à peine après sa disparition, le futur chantre de l'Action
française loue ce "mauvais garçon et bon poète". Au passage, en une
pique lourde de sous-entendus, il ne peut s'empêcher d'ironiser sur
Verlaine, coupable d'avoir écrit de Rimbaud qu'il avait des "jambes
sans rivales"... "Idiot !" répliquera vertement l'auteur des
Fêtes galantes, qui, dit-il, faisait référence aux
qualités de marcheur infatigable de l'"homme aux semelles de
vent".
Mais déjà,
par-delà ces polémiques, dans des lettres enfiévrées, la jeune
génération des Gide, Valéry, Claudel s'échange le nom du poète
ardennais comme un talisman.
En ce siècle
finissant, Arthur est si présent dans les esprits qu'il en finirait
presque par ressusciter. Sa mère, Vitalie, le croise même un beau
jour à l'église de Charleville : "Je vois poser sous mes yeux
contre le pilier une béquille, comme le pauvre Arthur en avait une.
Je tourne la tête, et je reste anéantie : c'était bien Arthur
lui-même", raconte-t-elle à sa fille le 9 juin 1899, dans une
lettre hallucinante. Las ! La "Mother" a été victime d'une
vision...
Décidément,
rien n'aura été épargné à cette mère, déjà considérée comme la
rabat-joie en chef de l'épopée rimbaldienne : si l'on en croit une
lettre du 20 mai 1900, elle a dû, de ses propres mains, sortir les
ossements et la "chair pourrie" de sa fille aînée de son cercueil,
avant d'en faire de même avec son "pauvre Arthur", aux fins de les
disposer dans un nouveau caveau. Les correspondances posthumes sont
parfois macabres.

La photo de Rimbaud adulte
Est déjà vendue

Un acheteur
français s'est présenté jeudi 15 avril au stand des Libraires
Associés, au salon du livre ancien, au Grand Palais, pour acheter
la fameuse photographie de Rimbaud, qui y était
exposée.
Ni
l'identité de ce "rimbaldien", ni le prix - on murmure néanmoins
qu'il pourrait dépasser les 100 000
euros - n'ont été rendus publics.
Pour ce
montant, l'acheteur a non seulement acquis le cliché de Rimbaud,
mais aussi le lot complet dont il est issu - une trentaine de
photographies anciennes d'Aden, dont l'une, étonnante, montre le
cercueil de l'explorateur anglais David Livingstone sur un
bateau.
Le très
actif Musée Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières souhaitait
acheter la photo du poète et avait même demandé un coup de pouce au
ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, en ce
sens.
Sans
succès.
Le ministre
est néanmoins passé admirer le cliché, sur le magnifique stand que
les libraires Alban Caussé et Jacques Desse avaient dressé en
l'honneur de cette pièce unique.
Des
centaines de curieux et de professionnels se sont pressés tout au
long de la soirée de vernissage pour l'admirer, en une scénographie
et une ferveur qui rappelaient un peu celles du mausolée de Lénine,
à Moscou...



Sources :







Arthur Rimbaud, âgé de 17
ans,
photographié par Etienne
Carjat./DR

Et voilà ...
Il m'importait de vous informer de cela
...
Qui me chagrine un peu ...
J'aimais ses frousfrous et ses silences
...
Voilà qu'à présent il me faut promener dans mon esprit ce
visage taillé de granit, et ce regard dur d'un poète marchand
d'armes et maître d'esclaves noirs ...

Etrange destinée de poète ...
A une autre fois ...
Mandragaure

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